Le poème

Publié le par maguy

Ce soir-là, Mon Chéri rentre très tard car il a été au restaurant avec des collègues de travail.

Je suis assise sur le canapé du salon avec un dictionnaire et une dizaine de feuilles de papier.

Chéri : Bonsoir chérie.


Moi : ‘soir

 
Chéri : Houlà, ça n’a pas l’air d’aller, toi.

 

Moi : Mmmh.

 

C. : Quelque chose ne va pas ?

 

M. : Mmmh.

 

C. : Ca s’est mal passé au boulot aujourd’hui ?

 

M. : Mmmh.

 

C. : Tu fais la  tête parce que je rentre tard ? Mais je t’avais prévenu que ça allait durer longtemps, tu sais comment sont certains de mes collègues, ils discutent, ils discutent et ça n’en finit pas et …

 

M. : C’est bon, c’est bon, économise ta salive, ce n’est pas pour ça que je suis de mauvais poil. C’est à cause du poème.

 

C. : Quel poème ?

 

M. : Tu sais, le repas de famille auquel on est obligés d’assister dimanche ?

 

C. : La fête du départ à la retraite de ta mère ?

 

M. : Oui. Eh bien, je lui ai demandé ce qu’elle souhaitait pour sa fête et elle m’a demandé un poème.

 

C. : Un poème ? C’est … original.

 

M. : C’est parce qu’il y a un épisode de la saga familiale que tu ne connais pas. Cela remonte à l’époque où, pour les soixante-dix ans de ma grand-mère, j’ai eu l’idée saugrenue d’écrire un poème. Je ne sais pas ce qui m’a pris. A l’époque, j’étais en première littéraire, je pensais que je serai un grand écrivain ou un poète maudit ou quelque chose comme ça. Bref, j’ai écrit un poème et depuis, régulièrement, les membres de ma famille m’en demandent un. Jusque là, je m’en suis toujours tirée avec des excuses bidons du genre : « Ah, c’est trop bête, j’avais écrit un magnifique poème mais je l’ai oublié à la maison. » ou « Tu ne vas jamais me croire : j’avais laissé le poème près d’une fenêtre ouverte, il y a eu un courant d’air et la feuille s’est envolée. ». Mais là, quand ma mère m’a dit : « Tu sais ce que je souhaiterais pour ma fête ? Un poème comme celui que tu as écrit pour les soixante-dix ans de Mamie. », c’était difficile de refuser.

 

C. : Et c’est ça qui te met de mauvaise humeur ?

 

M. : Mais je suis nulle pour écrire des poèmes. Ca fait des années que je n’en ai plus écrit. Là, je cherche depuis des heures, j’ai péniblement réussi à griffonner quelques lignes mais c’est … je ne trouve même pas de mot pour exprimer la nullité de ce que j’ai fait.

 

C. : Oh, je suis sûr que ce n’est pas si terrible. Tu veux que je le lise pour te donner mon avis ?

 

M. : Oui …non…oui, oh je ne sais pas.

 

C. : Si, allez, j’ai très envie de le lire.

 

M. : Bon mais sois indulgent, hein ?

 

Mon Chéri prend la feuille que je lui tends et commence à lire.

 

Moi : Quoi ?

 

Chéri : Quoi ?

 

M. : Tu as fait : « hum »

 

C. : Je me suis raclé la gorge, c’est tout.

 

M. : Tu as fait « hum » et levé les sourcils presque jusqu’à la racine des cheveux.

 

C. :  Non mais c’est juste … tu te souviens le pataquès que tu faisais sur l’âge :  comme quoi, un homme bien élevé ne demande jamais son âge à une dame et tout ça. Mais là, tu n’hésites pas à  mentionner l’âge de ta mère plusieurs fois

 

M. : Où ça ?

 

C. : Eh bien déjà,  là quand tu dis :

Tu n’auras jamais l’air

D’une retraitée sexagénaire

Qui de son temps ne sait quoi faire

 

M. : Quoi ? Toutes ces rimes en « air », moi, je trouvais ça pas mal. Et puis, de toute façon, tout le monde le sait, qu’elle a soixante ans puisque le repas, c’est pour fêter son départ à la retraite et que c’est parce qu’elle a soixante ans qu’elle peut partir à la retraite.

 

C. : Et là, tu en remets une couche :

Soixante printemps à ton compteur

Et pas un seul ennui de moteur

Et puis tu ne crois pas qu’elle pourrait être un peu vexée d’être comparée à une automobile ?

 

M. : Mais enfin, tu n’as pas compris ? C’est une allusion.

 

C. : Ah, si c’est une allusion, alors… Mais une allusion à quoi ?

 

M. : Mais à sa 4L, évidemment.

(Explication : ma mère possède en effet une 4L qui est plus vieille que moi, qu’elle aime d’amour, et qui marche encore parfaitement bien.)

 

M. : D’ailleurs, je voulais écrire :

Soixante printemps à ton compteur

Et pas un seul ennui de moteur

Exactement comme ta 4L

Mais là ça ne rimait plus, alors ça n’allait pas.

 

Mon Chéri continue à lire le poème. Sa bouche commence à trembler comme s’il se retenait de rire.

 

Moi : Quoi encore ?

 

Chéri : Il y a deux vers, là, je n’arrive pas à déterminer si c’est un compliment ou une vacherie.

 

Moi : Où ça ?

 

Chéri : Là :

Autant de rides sur ta figure

Que sur tes tartines il y a  de confiture

 

M. : Et alors ?

 

C. : Elle met beaucoup de confiture sur ses tartines ta mère ou bien ?

 

M. : Mais non, enfin, tu la connais, elle est perpétuellement au régime.

 

C. : Tout ce que je dis, moi, c’est que si dans la salle, il y a des gens qui ne savent pas que ta mère ne met presque pas de confiture sur ses tartines, alors ils risquent de penser que…

 

M. : Bon, je crois qu’on va arrêter là. Merci pour ces critiques constructives : j’étais déjà au bord du désespoir, maintenant je suis complètement découragée. Mais je crois que j’ai trouvé la solution : je vais jeter le poème à la poubelle et à la place tu vas écrire un beau discours. Je vais expliquer à ma mère que tu avais déjà écrit un discours magnifique en son honneur et qu’il était tellement beau que je n’ai pas eu le courage d’écrire autre chose. Elle en sera très touchée et avec un peu de chance elle oubliera cette stupide histoire de poème. N’oublie pas, tu as jusqu’à dimanche pour écrire le discours.

 

 

 

 

Publié dans La famille

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Docteur Maman 31/10/2008 16:44

J'adore ton sens de la répartie!! On peut dire que tu sais exploiter les "éléments" que tu as à ta disposition... ;o)J'espère que tout se passera bien.Moi en tout cas j'aime ce que tu as écrit... et je serais bien curieuse de le lire ce fameux poème des 70 ans de ta grand-mère!!!

maguy 31/10/2008 23:48



C'est très gentil d'écrire ça surtout que j'ai souvent l'impression de manquer de repartie. Le poème des 70 ans de ma grand-mère est aux oubliettes et n'en sortira plus et je crois que celui pour
ma mère ne va pas tarder à suivre le même chemin. Je me suis faite  à l'idée que finalement je ne serai jamais un grand poète.
A bientôt



Véro :0038: 31/10/2008 11:21

mdr..... les tartines c'est pas mal... tu nous raconteras sa réaction..... j'suis curieuse...j'aimerai bien etre une tite mouche à ce moment là!!!!!mdr........

maguy 31/10/2008 11:48


A l'heure actuelle, il n'est pas du tout sûr que le poème soit lu à la fête de famille. Maintien du poème ou écriture d'un discours par Mon Chéri sont en négociation. Je te tiendrai au courant.
Bisous.