Cela vous est-il déjà arrivé de vous trouver à un endroit et de vous demander ce que vous faisiez là ? De vous y sentir aussi à votre place qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine ?
C’est en tout cas ce que j’ai ressenti ce soir-là, lorsque Mon Chéri ramena à dîner un copain qu’il s’était fait sur les bancs de la fac puis avait perdu de vue avant de le revoir par hasard quelques semaines auparavant. Cet ami était au demeurant fort sympathique mais il passa la soirée à revoir avec Mon Chéri le programme intégral de DEUG, licence et maîtrise de maths, et consacrant beaucoup de temps à une matière particulièrement difficile : la logique.
Un peu plus tard, ce même soir, après le départ de l’ami, pendant que nous faisions la vaisselle :
Moi : Dis donc, c’est quoi cette logique dont vous m’avez rebattu les oreilles toute la soirée ?
Chéri : Eh bien, c’est un ensemble de processus comprenant la construction d’objets mathématiques, la formation de relations…
Moi : Hop, hop, hop ! Je ne te demande pas une rediffusion du dîner de tout à l’heure, j’en ai assez bavé, merci. Est-ce que tu ne pourrais pas traduire ça en termes accessibles aux simples mortels comme moi ?
Chéri : En fait, on prend des propositions et on essaie de trouver des relations entre elles et de voir ce que ça donne : si l’une est équivalente à l’autre, si l’une implique l’autre et ce qu’on peut en déduire. Tu comprends ?
Moi : Pas franchement, non. D’abord, qu’est-ce que tu appelles « proposition » ?
Chéri (déployant de grands efforts pour se mettre à mon niveau) : Mais ça peut être plein de choses… euh… Prenons par exemple la phrase : s’il pleut, je vais au cinéma.
M. : S’il pleut, je vais au cinéma, oui. Et alors ?
C. : Supposons qu’il fasse beau. Qu’est-ce que tu peux en déduire ?
M. : Que tu ne vas pas au cinéma.
C. : Eh, non, pas du tout !
M. : Mais tu viens de dire que…
C. : J’ai dit que j’allais au cinéma s’il pleuvait. Mais je n’ai pas dit que je n’allais pas parfois aussi au cinéma quand il fait beau.
M. : Ah, oui, je comprends, c’était une question piège.
C. : Bon, supposons maintenant qu’il pleuve. Qu’est-ce que tu peux en déduire ?
M. (après un long moment de réflexion) : Rien.
C. : Comment ça, rien ? Tu te rappelles de la phrase ?
M. : Oui, tu as dit que s’il pleuvait, tu allais au cinéma. Mais ça ne veut pas dire que s’il pleut, tu vas au cinéma.
C. (les yeux exorbités) : C’est moi qui deviens fou ou c’est toi qui débloques ?
M. : Non, mais ce que je veux dire, c’est que tu ne peux pas te précipiter au cinéma à la première goutte de pluie. Et puis, il y a des fois, ce n’est simplement pas possible. Imagine : il est 14h, tu es au bureau, et la pluie commence à tomber. Tu ne vas pas aller dire à ton patron : « Désolé, Monsieur, il faut que je partes là… Oui, je sais qu’on est qu’au début de l’après-midi… Non, je me sens bien, simplement, il pleut donc je dois aller au cinéma ». C’est un coup à se faire virer sans indemnités, ça. Et puis suppose qu’il pleuve pendant 15 jours sans s’arrêter. Tu ne vas pas passer au cinéma. Surtout que si tu vas au cinéma de notre ville, tu vas être obligé de revoir 4 ou 5 fois tous les films même les navets.
C. : Pourtant, mathématiquement, c’est le cas. C’est la notion d’implication logique. Si tu prends les relations R et S, l’assemblage…
M. : Ah, non, tu ne vas pas recommencer avec ton charabia. Donc, tu dis que mathématiquement, la phrase : « s’il pleut, je vais au cinéma » veut dire « à chaque fois qu’il tombe une goutte de pluie, je vais systématiquement au cinéma » ?
C. : Oui, c’est à peu près ça.
M. : Ca ne m’étonne plus que vous n’ayez rien compris.
C. : C’est complexe, hein ?
M. : Je ne dirais pas ça, non. Pour moi, c’est surtout complètement déconnecté de la réalité ! Il faut venir d’une autre dimension pour comprendre ça, non ?
Comme je l'ai déjà précisé, je déteste déranger Mon Chéri à son travail mais
quelquefois.....
Bernhard Riemann







