Œil au beurre noir
Mon Chéri rentre du travail. Je l’attends en préparant le repas.
Entrée de Mon Chéri dans la cuisine.
Moi : Aaaaaaaaaah ! (Long cri d’horreur, je manque de m’enfoncer le couteau à éplucher les carottes dans la paume de la main : Mon Chéri arbore en effet un magnifique œil au beurre noir)
Passés les premiers émois (« Oh, mon Dieu ! Mais comment est-ce arrivé ? Ah, on ne peut pas te laisser sans surveillance deux secondes, hein ? »), et une fois l’œil consciencieusement badigeonné à l’arnica par l’infirmière émérite que je suis, Mon Chéri s’assoit dans le fauteuil la salle à manger et commence son récit.
Chéri : J’étais en voiture, je traversais la ville de L. quand tout à coup, à une intersection, qu’est-ce que je vois ? …(Pause pour ménager le suspense)
Moi (haletante) : Oui, qu’est-ce que tu vois ?
Chéri : Deux voitures accidentées et à côté deux types en train de se taper dessus.
Moi (choquée) : Oh !
Chéri : Alors, forcément, ça bloquait toute la circulation et personne ne faisait rien, à part ceux qui les encourageaient à taper plus fort !
Moi : Vraiment, les gens sont infects parfois.
Chéri : N’est-ce pas ? Alors j’ai décidé de prendre les choses en main.
Moi (inquiète) : C’est-à-dire ?
Chéri : Je suis descendu de voiture et j’ai tenté de les séparer.
Moi : Tu n’as pas fait ça ?
C. : Il le fallait bien puisque que personne ne faisait rien !
Moi (la main sur le cœur) : Mais tu es complètement inconscient ? Ils étaient peut-être dangereux : tu aurais pu être gravement blessé et même tué ! Et moi ? Tu as pensé à moi en allant jouer les héros ? Moi abandonnée toute seule dans ce monde cruel, condamnée à pleurer ta perte pour l’éternité, noyant mon chagrin dans l’alcool peut-être…
Chéri : Tu veux bien arrêter ton numéro? Ils n’avaient pas d’armes et je ne pense pas qu’ils auraient osé me faire quelque chose devant tout le monde.
Moi : Donc, c’est en allant t’interposer que tu as pris un coup de poing dans l’œil ?
C. : Pas exactement. En fait, quand je me suis mis entre eux pour essayer de les séparer, deux autres personnes sont venues m’aider. On a réussi à les séparer et à les calmer. Après, ils étaient d’accord pour aller garer leurs voitures plus loin de manière à dégager l’intersection et faire un constat. Ils m’ont demandé de venir avec eux pour les aider parce que « j’avais l’air d’un gars bien ».
M. : Et là-bas, les choses ont dégénéré, ils ont recommencé à se battre, et ils t’ont blessé à l’œil ?
C. : Pas exactement. En fait, ça s’est plutôt bien passé. Il y a eu un petit contentieux sur les questions de responsabilité mais finalement ils sont tombés d’accord. Et puis, la police est arrivée : quelqu’un avait dû les appeler au moment où les deux types se battaient. Je les ai laissés avec les flics.
M. : Et ?
C. : Et c’est tout.
M. : Et tu es sûr qu’il ne manque pas un tout petit détail à ton histoire ?
C. : Quel détail ?
M. : COMMENT EST-CE QUE TU AS EU CE Pxxxxx D’ŒIL AU BEURRE NOIR ?
C. : Ah oui. Je leur avais prêté mon stylo pour faire le constat. A un moment, le stylo est tombé, je me suis baissé pour le ramasser. Un des deux gars était plus loin, il ne m’avait pas vu et il a ouvert la portière de la voiture au moment où je me redressais. Je me suis pris la portière dans l’œil.
Deux secondes d’assimilation et je suis prise d’un énorme fou rire.
M. (les larmes aux yeux de rire) : Donc, tu t’es interposé entre deux personnes, tu les as séparés, tu les as calmés, tout allait bien, et là tu te prends la portière dans l’œil ?
C. (vexé) : Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle. J’ai fait preuve dun grand courage mais malheureusement il y a parfois un prix à payer.
M. : Oh, mon héros ! Tu as raison, et, à présent tu vas jouir d’un repas bien mérité. Viens, c’est presque prêt.
Je repars dans la cuisine. Mon Chéri me suit.
Moi (m’arrêtant brusquement) : Attention !
Chéri (s’arrêtant aussi) : Quoi ?
Moi : Je vais ouvrir la porte de la cuisine. Pour ta sécurité, je pense que tu ferais mieux de reculer de quelques pas.
Chéri : Ha-ha ! Très drôle !
Je sens que je n’ai pas fini de le charrier avec ça.